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Articles publiés à Madrid Accueil

Artículos en francés de Luis Español Bouché en la revista Madrid Accueil:


"Le cas du Docteur Baró”, Madrid Accueil, nº 41, sept-dic 1994, págs. 25-27


“Corneille et l’Espagne”, Madrid Accueil, abril-junio 2005, pág. 17


“Lire le Quichotte”, Madrid Accueil, abril-junio 2005, págs. 15-17

“Le chemin français”, Madrid Accueil, sept-dic 2005, págs. 17-18
Le cas du docteur Baró

Le nom du docteur Baró n'évoque plus rien pour nos contemporains. Cet espagnol fut cependant un médecin hors pair et un grand ami de la France, très lié à la colonie française de Madrid. Il mérite de ne pas tomber dans l'oubli, en particulier à Saint-Jean-de-Luz, où lui et sa femme vécurent longtemps, jusqu'à leur mort. J'ignorais moi-même à peu près tout de ce personnage, ne fût-ce que certains détails glanés dans la mémoire familiale. Baró, était le meilleur ami de mon arrière-grand-père, Paul Bouché, et, logiquement, son souvenir était pour nous toujours vivant. Or, ayant profité de quelques jours de vacances à Saint-Jean-de-Luz pour nettoyer notre grenier, j'y découvris plusieurs caisses, soigneusement emballées. Elles contenaient des papiers de famille de Baró, son étui médical, quelques photos, des articles de journal, de menus objets, des diplômes, quelques lettres... en fait, de nombreux détails de la vie du docteur. C'est à partir de ces papiers que maintenant nous pouvons retracer la vie de cet homme éminent et généreux.


Ces documents font ressortir le caractère francophile de Baró, ainsi que les difficultés qu'il subit, en tant que citoyen étranger, en dépit des grands services qu'il avait rendu à la France.


Voilà qui fait du docteur Baró un exemple fort à propos pour illustrer les grands changements survenus ces dernières années en ce qui touche de près ou de loin la conception légale de la nationalité et le droit au travail des citoyens étrangers.


En effet, nous sommes, maintenant, habitués aux avantages des conventions passées entre l’État français et l’État espagnol en ce qui concerne la double nationalité, le service militaire, la sécurité sociale. Et la politique d'ouverture des frontières, plus ou moins réussie à Maastricht, permet aux ressortissants de la Communauté Européenne de travailler et de voir leurs diplômes officiels reconnus dans chacun des pays membres.


Il n'en fut pas toujours ainsi, et le cas du docteur Baró peut sans doute montrer les conséquences de l'inexistence desdits accords, traités et conventions.


Présentons d'abord notre personnage: Don Lorenzo Baró Cayol (o Baró y Callol) est né le 18 Août 1859 à Marseille, où son père, un illustre militaire, José Baró de Roig, avait pris sa retraite. De mère française, il passa en France la plus grande partie de sa jeunesse.


Il termine ses études de médecine à Barcelone, en 1885 et c'est à Paris qu'il se spécialise en ophtalmologie dans les classes des professeurs Panas et de Werker.


Revenu en Espagne, Baró se fait un nom dans sa spécialité. A l'Université de Barcelone c'est un livre de Baró qui est choisi comme manuel et le docteur devient l'ophtalmologue de la Real Casa, c'est à dire de la famille du tout jeune Alphonse XIII (1901).


Son dévouement envers les victimes de l'horrible attentat de l'anarchiste Morral, lors du mariage d'Alphonse XIII qui fait des dizaines de morts et blessés (31 mai 1906) lui vaut la Gran Cruz de Beneficiencia. On peut voir encore de nos jours le monument érigé à Madrid, en souvenir des victimes, à la calle Mayor, tout près de l'Hôtel de Ville.


N'oubliant jamais le pays qui l'a vu naître, la patrie de sa mère, ce patriote espagnol portera toujours un amour démesuré à la France. Dès 1902, Baró est nommé oculiste à l'Hôpital de Saint Louis des Français où il soigne gratuitement les ressortissants français, jusqu'en 1914. Mais c'est pendant la Grande Guerre que Baró va donner toute la mesure de sa générosité et de son amour pour la France.


La guerre éclate, et Baró n'hésite pas. Il sacrifie sa belle situation à Madrid et demande au Roi d'accepter sa démission. Nous connaissons le dialogue entre le très francophile Alphonse XIII et le docteur, car le docteur en fit, bien des plus tard, le récit aux journaux, à l'occasion d'un voyage d'Alphonse XIII en France.


—"Majesté, je suis fatigué; je désire prendre quelques semaines de repos à Saint-Jean-de-Luz."


Le Roi lui prend alors les mains, et le regardant dans les yeux lui dit sur un ton où perce une tristesse infinie:


—"Docteur, c'est au cœur que vous souffrez".


Baró fait un signe affirmatif, et le Roi continue:


"Et moi aussi je souffre du cœur (sic) et je ne puis vous suivre. Soignez les français avec toute votre science et tout votre dévouement, et aimez-les comme vous m'aimez. De loin je serai avec vous au chevet des blessés. Ecrivez-moi tous les jours". [Le Nouvelliste de Bordeaux nº15152]


Alphonse XIII profite de l'occasion pour charger Baró de mettre sur pied un bureau pour la recherche des disparus, prisonniers, internés ou blessés. Cette "Oficina Internacional de Refugiados" est une création toute personnelle du Roi, qui l'installe juste à côté de sa chambre, au Palais d'Orient.


Baró, se rend donc à St-Jean-de-Luz où il prête -gratuitement- à l'Hôpital Bénévole 86-bis ses soins aux soldats blessés dès le 6 septembre 1914 et jusqu'en 1916. Une très grave maladie l'oblige alors à abandonner ces fonctions. Le bureau de recherche des disparus de Baró, tenu avec l'aide inestimable de sa femme, Dolores Rodríguez, et de ses belles-sœurs, permet de retrouver la trace de 172 personnes, dont plus d'une centaine peuvent rejoindre leur famille par l'entremise du bon docteur, du Roi et du docteur Ferratges, filleul de Baró, président de la Commission médicale espagnole qui inspecte les camps de prisonniers en Allemagne.


Aucun des soldats de l'Hôpital ne repart sans être chaudement habillé par l'Oeuvre de Mme Baró.


Arrive la fin de la guerre. Et Baró, qui a sacrifié sa place à la Cour pour venir en aide à la France, ne peut plus exercer la médecine dans notre pays en vertu du protectionnisme professionnel.


Pour se mettre en règle, le docteur n'hésite pas à partir à Paris, où, au bout de quelques mois, il subit toutes les épreuves qui doivent lui conférer le diplôme français. Le cas de Baró -fort connu dans sa spécialité- acceptant, à soixante ans, de s'inscrire, comme un jeune étudiant, attire l'attention des journaux. [El Imparcial. Madrid. 26-12-1919]


Son diplôme français en poche, Baró exerce donc sa profession en France, à Saint-Jean-de-Luz, jusqu'en 1935. Il préside le Syndicat d'Initiative de cette ville, et se dévoue pour les moins nantis.


On aurait pu croire que le brave docteur avait bien mérité de la France, et qu'il avait gagné le droit à la tranquillité. Eh bien non! La Loi Armbruster, du 21 avril 1933, prévoit que les diplômes des Docteurs en Médecine et Chirurgiens Dentistes exerçant en France doivent être vérifiés et authentifiés dans un délai de trois mois.


Un jour le docteur Baró apprend qu'il n'a plus le droit d'exercer sa profession en France. On imagine sa surprise. On le met au courant de cette loi Armbruster, et il se rappelle qu'en effet, "un agent de ville nommé Michel" s'est présenté chez lui, en Mai 1933. A l'époque le docteur est cloué au lit par de sérieux troubles hépatiques. Le dénommé Michel lui demande son diplôme de médecin, sans en expliquer l'importance. Baró, terrassé par la maladie, se trouve dans l'impossibilité de se lever et l'agent parti, le docteur ne pense plus à cet incident.


Rien n'y fait, à soixante quatorze ans, après un demi-siècle de travail, Baró se voit interdire l'exercice de sa profession. Il a beau entreprendre mille démarches, l'Administration reste muette. Il conserve, et c'est heureux pour lui, sa riche clientèle de Saint Sébastien, qui se trouve à moins d'une heure de St. Jean de Luz. Mais en 1936 la guerre civile espagnole éclate, et Baró ne peut plus traverser la frontière, ses fonds se trouvent en Espagne, et comme on lui interdit de travailler en France, il doit s'endetter. Finalement, il meurt au mois d'avril 1937. Sa femme, ruinée, ayant perdu la raison, est recueillie par ma famille.


Le cas de cet excellent homme doit nous faire songer à tous les avantages que les binationaux, les couples mixtes, tirent de la situation légale actuelle. En 1994, Baró aurait pu jouir de la nationalité de sa mère et exercer sa profession sans problèmes dans le pays si cher à son cœur. Les accords communautaires se sont attirés, à tort ou à raison, de nombreux reproches. Le souvenir de Baró devrait nous rappeler, je pense, qu'une rigidité excessive des lois et des fonctionnaires peut donner lieu à des situations cruelles, ridicules et fondamentalement injustes.


La ville de Saint-Jean-de-Luz n'a pas cru utile de dédier une rue au souvenir de Baró. En revanche sa tombe, une concession soi-disant perpétuelle qui n'aura duré que soixante ans, a été récupérée par la mairie. Les restes du docteur reposent maintenant, avec bien d'autres, dans l'ossuaire franco-espagnol au coin du cimetière d'Aïcé-Errota.


Luis Español Bouché


Vous pouvez lire d’avantage sur le docteur Baró ici

Lire le Quichotte

Pour beaucoup, l’Espagne et le Quichotte sont une même chose. Don Quichotte est un symbole, même si personne n’est d’accord sur le sens de ce symbole. En fait, au cours des siècles l’Espagne et Cervantès ont fini par s’identifier d’une façon on ne peut plus officielle: vous trouvez son portrait dans les pièces espagnoles de 10, 20 et 50 centimes. Difficile de ne pas entendre parler du Quichotte en Espagne; alors, tant qu’à faire, si vous venez de débarquer dans notre capitale, donnez-vous la peine de lire quelques lignes sur le Quichotte, dont l’Espagne célèbre cette année le 400è anniversaire.


Ce que vous devez savoir du Quichotte


En 1605 le public commença à acheter des exemplaires d’un roman, “El ingenioso hidalgo Don Quixote de la Mancha” qui connût un succès foudroyant et universel: c’était le Quichotte. Cette même année, les éditions commencent à pleuvoir: Madrid, Valence, Lisbonne, bientôt viendront les traductions... Le Quichotte est avec la Bible un des livres les plus traduits et publiés depuis l’invention de l’imprimerie. L’histoire est très facile à résumer: un gentilhomme, un hidalgo, habitant d’un village de La Mancha, se met à lire tant de romans chevaleresques qu’il finit par en devenir fou. Voulant imiter les héros de ses lectures, il s’improvise alors de toutes pièces une armure moyenâgeuse, monte sur son vieux canasson et décide de partir, seul, nouveau chevalier de la Table Ronde, pour redresser les torts du monde. Sa première sortie ayant vite échoué, il revient deux jours après dans son village et réussit à convaincre un brave laboureur de l’endroit, Sancho Panza, de devenir son écuyer en échange de mirifiques promesses de récompenses ultérieures. Don Quichotte repart, cette fois avec Sancho; ils passeront un mois dehors et leurs aventures rempliront la première partie du roman. La seconde partie, publiée en 1614, recouvre les aventures de don Quichotte et Sancho pendant leur troisième sortie, qui dure presque trois mois et les mènera jusqu’à Barcelone; à son retour don Quichotte est malade. Il meurt dix jours après, ayant finalement retrouvé ses esprits.


Les lecteurs de l’époque se tordaient en lisant les aventures ou plutôt les mésaventures de don Quichotte. Il faut bien avouer que les histoires de fous sont souvent amusantes et le Quichotte est une histoire de fous: un fou furieux, souvent violent, qui tient des propos fleuris et des discours chevaleresques à des rustres qui n’y comprennent rien, et un fou encore plus fou —car soi-disant raisonnable— le fidèle Sancho, qui croit dur comme fer aux récompenses futures que son maître est censé lui fournir. Le prétexte du livre, sa colonne vertébrale, est de réaliser une gigantesque et érudite moquerie des romans de chevalerie, alors encore à la mode; mais il y a bien d’autres éléments dans le Quichotte. Pour commencer, Cervantès inséra d’autres histoires dans le roman principal, ce qui de prime abord est assez déconcertant; d’autre part, le style est très moderne. Cervantès invente des techniques dans la façon de raconter; il prend à partie son public et tout le livre est plein de clins d’œil; Cervantès n’hésite pas à se citer dans le texte, ni à se faire lui-même un hommage dans la deuxième partie du livre; il abandonne le fil de l’action dans un chapitre pour le reprendre plus tard: c’est la technique du flash-back très utilisée par les créateurs de séries de télévision ou de films. Le Quichotte est aussi le premier ouvrage centré sur la perspective: il y a autant de mondes que de regards; celui de Sancho est différent de celui du Quichotte, différent de ceux qui se trouvent sur leur chemin et différent aussi de celui de l’auteur et du lecteur. Le Quichotte est également le parfait exemple de la technique du faire-valoir, de la dualité de personnages qui semble être une des clés des plus gros succès: Don Quichotte/Sancho, Tintin/Haddock, Astérix/Obélix, Sherlock Holmes/Watson, San Antonio/Bérurier. La formule vient du théâtre classique et Cervantès l’a rendue universelle; elle est ancienne, sans doute, mais toujours aussi efficace. Toutes ces raisons font que la critique, pour une fois unanime, considère le Quichotte comme le premier roman moderne.


Ce que vous devez savoir de l’auteur


La vie de Miguel de Cervantes(1547-1616) est elle-même un véritable roman. Homme cultivé mais sans le sou, fréquentant dès son plus jeune âge la République des Lettres, il fut le disciple favori de Lopez de Hoyos et à vingt-deux ans (1569) il se faisait déjà connaître comme poète. Suite à un duel, Cervantès dut s’enfuir en Italie. Là, il s’engagea comme soldat (1570) et c’est la raison pour laquelle il participa à la bataille navale de Lépante (1571) où il reçut la blessure qui paralysa son bras gauche (dont il n’était pas amputé, comme on le croit d’habitude). En dépit de cette circonstance, il continua de servir Philippe II et se trouva à la prise de Tunis (1573). Alors qu’il retournait en Espagne (1575), son navire fut capturé par des pirates barbaresques. Cervantès subit une longe captivité à Alger. Il tenta de s’évader, sans succès, et démontra un grand courage pendant ses cinq ans de réclusion. Finalement, les bons pères trinitaires réussirent à acheter sa liberté (1580) et notre auteur revint à Madrid en 1581: douze ans s’étaient écoulés depuis son départ. Cervantès dut chercher de quoi vivre. Il voulut émigrer en Amérique, sans sucés, et après quelques aventures —dont il eut sa fille naturelle, Isabel— il finit par se marier. En 1595 il publie un roman pastoral La Galatea. Il écrira plus de trente comédies. Pendant des années, il travaille comme comisario chargé de pourvoir la Marine, rôle ingrat puisqu’il était officiellement chargé d’extorquer aux villages du blé et de l’huile que l’administration ne payait que plus tard. Ce fut pour lui une source continuelle de fatigue et de difficultés. Les droits d’auteur à l’époque n’étaient pas substantiels, et le succès du Quichotte ne fit pas de Cervantès un bourgeois cossu, loin de là. Le duc de Béjar à qui il avait dédicacé son chef-d’œuvre ne fit rien pour lui. De plus, la vie intime de sa fille Isabel fut à l’origine de nombreux déboires pour notre auteur et sa famille; il retourna même en prison... Il publie en 1613 ses Novelas Ejemplares. En 1614 apparut une suite apocryphe du Quichotte, mise à jour par un certain Avellaneda, pseudonyme d’un auteur qui jusqu’ici n’a pas été formellement identifié. Cervantès en fut ulcéré: non seulement on lui volait son personnage, mais on mettait en danger la suite du roman qu’il était en train d’écrire! Notre auteur se dépêche alors de conclure la deuxième partie du Quichotte —encore meilleure que la première— en utilisant certaines idées du pseudo Avellaneda et pour éviter de nouvelles contrefaçons, il n’hésite pas à tuer son personnage à la fin du livre. Cette deuxième partie est dédiée au comte de Lemos; cet aristocrate et son frère, l’Archevêque de Tolède, protégeront les vieux jours de Cervantès. En 1615, aussi, il publie ses Ocho comedias y ocho entremeses et prépare ses Trabajos de Persiles y Segismunda qui ne verront le jour que dans une édition posthume car l’année suivante Cervantès meurt, le 23 avril 1616, le même jour que le chroniqueur péruvien Garcilaso de la Vega, el Inca. Ce fut la même date, mais pas le même jour, de la mort de William Shakespeare, puisqu’en Angleterre on utilisait encore le vieux calendrier julien et en Espagne le grégorien, décalés de plusieurs jours. À cause de ces coïncidences, le 23 avril a été choisi par l’UNESCO pour célébrer le Jour Mondial du Livre et du Droit d’Auteur.


Lisez le Quichotte


Quatre siècles plus tard, la superstition du nombre veut que l’on honore l’auteur et son ouvrage d’une pompe toute médiatique. Cela fait longtemps que le Quichotte est un classique, ce qui veut dire qu’on en parle beaucoup et qu’on ne le lit pas du tout. Et c’est navrant. Le Quichotte est devenu un ouvrage de référence pour des spécialistes que l’on nomme cervantistas en honneur de l’auteur, des érudits dont certains croient qu’une analyse doit prendre des allures d’autopsie, qui vous assomment à coup de notes dès que vous osez vous frotter à une version “scientifique” de l’œuvre de Cervantès. Rabâchage et note-à-la-page sont les deux mamelles de l’ennui; vous avez le droit de craindre de vous ennuyer et de ne pas lire le Quichotte; vous avez même le droit de le détester à fond et en bloc, même sans le lire, puisqu’on en parle tant. Certes, on ne peut vraiment pas vous reprocher de ne pas le lire, mais ce serait bien dommage, car le Quichotte est un livre somme toute extraordinaire. Si vous avez la curiosité de vous pencher sur ce roman rappelez-vous que le meilleur moyen d’honorer un livre c’est de le lire et ce ne sont pas les éditions bon marché et généreusement subventionnées qui manquent cette année. En échange d’un humble euro, vous pouvez vous en procurer une sans prétentions, un petit volume. Sans notes, certains passages vous sembleront obscurs, vous ne comprendrez pas quelques expressions dans le vent il y a quatre siècles mais peut-être moins branchées aujourd’hui; mais, finalement, on ne lit que ce que l’on a sous la main et les éditions de poche sont les mieux adaptées à ces longues attentes qu’on nous inflige à longueur de journée. Si vous avez la fâcheuse habitude de vouloir comprendre ce que vous lisez, alors achetez une bonne version. Mais oui, les cervantistas ont aussi leur bon côté! Mais, oui, les notes sont parfois utiles, souvent indispensables! L’Académie Espagnole publie une excellente édition très bon marché (9.50 euros) qui se vend partout; il y en a peut-être de meilleures, mais certainement plus chères. Evidemment, vous ne pourrez la lire qu’à la maison, car il s’agit d’un gros volume.


Si vous ne possédez pas à fond l’espagnol, il y a d’excellentes traductions françaises, mais le Quichotte est peut-être un peu trop gros pour s’initier à Cervantès. Peut-être jouirez-vous davantage avec les Novelas Ejemplares, très originales, et encore moins lues; certains pensent que le Quichotte allait être une de ces novelas, mais au fur et à mesure que Cervantès écrivait, il s’est pris à son propre jeu et s’est épris de son personnage; page après page, le Quichotte est devenu ce que Cervantès lui-même n’avait sans doute pas soupçonné.


Le Quichotte fut accueilli avec enthousiasme par le public français. La première traduction, par Oudin, est de 1614: il n’y a pas de grand auteur français qui n’ait succombé aux charmes du Quichotte. C’est aussi un ouvrage sur lequel on a beaucoup écrit, les plus grands philosophes n’ayant pas hésité à se pencher dessus, Ortega autant qu’Unamuno. Puisque chacun a sur ce livre son opinion bien à lui, pourquoi ne pas le lire et vous faire la vôtre? Une autre bonne raison pour lire le Quichotte est d’un caractère purement stratégique: connaître le Quichotte va vous conférer une supériorité radicale sur ceux qui ne l’ont pas lu, qui sont une grande majorité et qui pensent peut-être que votre nature française vous empêche de comprendre l’Espagne à fond. Vous voulez vous intégrer, oui ou non? Alors, puisque vous avez fait l’effort d’apprendre qui est qui dans le Real Madrid, puisque vous commencez à saisir qu’il n’y a pas de différence substantielle entre la tortilla de patatas et la tortilla española, puisque vous possédez à fond les nuances entre solo, cortado, mediana, con leche, corto, largo de café, americano, qui vous empêche de potasser votre Quichotte? Apprenez donc qui est Sanson Carrasco et qui Maritornes, imprégnez-vous. Soyez méchant, mais pas bête, et clouez le bec de vos adversaires!


Luis Español Bouché

Corneille et l'Espagne

Le IVe Centenaire de l’apparition de Don Quichotte doit aussi être une réflexion sur les relations culturelles entre la France et l’Espagne. En 1605 l’Espagne connaissait un Siècle d’Or sur tous les plans: c’était non seulement la grande puissance de la Chrétienté —la seule capable de tenir tête aux puissants Ottomans— mais aussi la source de modèles universels qui ont inspiré les auteurs de toute l’Europe, les Français comme les autres. Molière, Corneille ou le Sage, au XVIIe ont puisé largement dans les sources espagnoles pour leurs ouvrages. Le Don Juan de Molière est une variante à partir du modèle espagnol et le Gil Blas de Le Sage était si près de l’esprit de la littérature picaresque qu’il fut bientôt imité en Espagne même. Les gens d’esprit en France admiraient si honnêtement la culture espagnole qu’ils n’hésitaient pas à honorer leurs maîtres à penser au sud des Pyrénées alors même que la France et l’Espagne étaient en guerre quasi permanente depuis François Ier. Souvenez-vous de l’immense succès du Cid de Corneille, dont le héros est Rodrigo Díaz de Vivar. Le public français saluait avec enthousiasme un héros castillan, et ceux qui applaudissaient le plus fort étaient peut-être les soldats mêmes qui venaient d’en découdre avec les Espagnols... Corneille ne négligeait pas de s’inspirer lui aussi dans des modèles espagnols et citait dans ses ouvrages l’histoire du jésuite Juan de Mariana, des romans comme El Lazarillo de Tormes, El Guzmán de Alfarache, ou El Buscón, et, bien sûr, le Quichotte. Corneille ne niait pas ses dettes et il écrivit dans la préface de son Menteur, qui s’inspirait de La Verdad Sospechosa d’Alarcon ces lignes si élégantes:


[...] fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poètes ainsi qu’aux peintres, j’ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m’était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid où je me suis aidé de don Guilhem de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j’ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis, approuveront du moins que je pille chez eux; et soit qu’on fasse passer ceci pour un larcin ou pour emprunt, je m’en suis trouvé si bien que je n’ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux.


Oui, l’Espagne et la France se faisaient la guerre, mais sans que la politique des rois ne salisse de propagande les hommes de lettres; on s’étripait pour la religion, on s’égorgeait pour l’honneur d’un roi; les temps étaient durs, d’une cruauté à peine imaginable; mais aussi, quelle capacité pour chercher le bon et le beau, même chez le rival! Julien Benda aurait écrit qu’à l’époque les clercs n’avaient pas trahi.


Luis Español Bouché

Le Chemin Français

Si jamais vous faites le pèlerinage de St. Jacques, vous emprunterez probablement le Camino Francés, qui a très justement été défini comme un musée à l’air libre de huit cent kilomètres. Les plus beaux temples et monuments espagnols se trouvent précisément au bord du Camino. En fait, pourquoi et depuis quand existe-t-il, ce Chemin Français?


Remontons douze siècles en arrière. Vers la fin du règne de Charlemagne, tout au début du IXe siècle, une nouvelle commença à se répandre: au fin fond de l’Occident, en Espagne, en Galice, dans le Finisterre —là où la Terre était censée finir, aux bords même de la Mer Ténébreuse— on avait découvert le tombeau d’un des Apôtres, celui de St. Jacques le Majeur La nouvelle ne dut pas défrayer la chronique, et le culte des présumées reliques de Saint Jacques ne dépassa pas, pendant un certain temps, le domaine local, mais entre les lettrés de l’époque, c’est-à-dire, les moines, commençaient à circuler les récits de miracles. La Chrétienté d’alors vivait un véritable engouement pour les reliques. Nombreux étaient les sanctuaires et nombreux aussi les pèlerinages. Il était difficile d’organiser un pèlerinage vers le fin fond de la Galice: la route qui depuis la France menait alors à Compostelle, était périlleuse. Ce Camino Viejo, traversait les territoires basques —encore païens à l’époque— où les pèlerins souffraient de fréquents abus; ajoutez les incursions des normands, les guerres entre les seigneurs chrétiens et les razzias des musulmans, toujours présents. Songez au fait que le Califat de Cordoue était alors la grande puissance militaire et culturelle des Espagnes et sans doute de tout l’Occident européen.


Vers la fin du Xe siècle, la situation empira: à Cordoue, le faible souverain Hixem II avait cédé tous les pouvoirs à un brillant général, fin lettré, pieux et ambitieux, Abi Amir Muhammad, qui gouverna pendant 20 ans tout le Califat et s’en prit systématiquement aux royaumes chrétiens du Nord. En 20 ans 57 expéditions, et toutes victorieuses! On comprend pourquoi ce chef adopta comme surnom Al-Mansour bi Allah, le Victorieux de Dieu: il rasa les grands monastères de Carrión, Sahagún et Eslonza, les villes de Barcelone, Coïmbra, Pampelune, Léon et Compostelle. Les méthodes d’Al-Mansour étaient terribles, ne réservant aux vaincus que la mort ou l’esclavage et lorsqu’il prit le temple principal de Compostelle, il fit charger sur le dos des prisonniers chrétiens les cloches du temple; ces cloches servirent de lampes pour illuminer la nouvelle mosquée de Cordoue.


Al-Mansour, en espagnol Almanzor, savait profiter des éternelles divisions de ses adversaires, qu’ils fussent chrétiens ou musulmans. Comme les maires du palais carolingiens, Almanzor, détenait le pouvoir mais pas la légitimité: peut-être songea-t-il à devenir Calife à la place du Calife? En tout cas, la personnalité d’Al-Mansour était trop brillante pour ne pas écraser dans son ombre les derniers souverains cordouans. Cependant, il perdit sa dernière bataille, celle de sa propre succession et peu après sa mort le Califat plongea dans une longue guerre civile. S’en était fait de la puissance de Cordoue! Le Califat disparut officiellement en 1031. Si pendant des siècles les musulmans avaient largement profité des divisions des chrétiens, c’était bien le tour à ceux-ci de tirer bénéfice des divisions des musulmans, et le rôle de la France et des Français fut fondamental.


D’un coté les rois de la péninsule établissaient de solides liens dynastiques avec les grandes maisons d’outre Pyrénées: les ducs d’Aquitaine, les comtes de Toulouse, les ducs capétiens de Bourgogne, les comtes de Bourgogne ou de Champagne. Les grands seigneurs français pouvaient se douter que la faiblesse des chrétiens espagnols était une menace pour leur propre survie. Si Al-Mansour avait rasé Barcelone, qui l’empêchait de continuer un peu plus loin et monter un jour jusqu’à Toulouse? D’autre part les périodes de faiblesse des musulmans étaient une occasion pour les aventuriers assoiffés de pillage. Ainsi, le onzième et douzième siècles connaîtront rien moins que vingt expéditions françaises en Espagne.


Les mariages princiers étaient un début, mais il fallait, à tout prix, un lien plus solide entre les chrétiens isolés de la Péninsule et ceux du reste de l’Europe. Ce fut le rôle de Cluny. Cette grande abbaye bourguignonne était le cœur d’une importante réforme de la Règle de Saint Benoît. Des centaines de monastères en Europe avaient adopté les « coutumes » de Cluny, et nombre d’entre eux dépendaient sur le plan temporel de l’Abbé de Cluny. Les papes, les rois et les empereurs étaient conscients du pouvoir de Cluny, et l’Espagne n’était pas une exception. Ainsi, Alphonse VI, le grand roi de Castille et de Léon qui fit la conquête de Tolède, couvrit Cluny de ses dons très généreux et se maria avec Constance de Bourgogne, nièce de l’Abbé de Cluny, Saint Hugues. Le premier archevêque de Tolède, après la conquête, sera le français Bernard de la Sauvetat, clunisien. N’ayant pas d’héritier mâle, les successeurs du roi Alphonse seront sa fille légitime Urraque et sa fille naturelle Thérèse. Les mariages français continueront: Urraque se maria avec Raymond de Bourgogne (de la famille des comtes de Bourgogne, frère du futur Pape Calixte II, clunisien) et Thérèse, comtesse de Portugal, avec Henri de Bourgogne, frère du duc capétien de Bourgogne. Raymond et Henri étaient tous les deux neveux de la reine Constance. Les mariages se poursuivront au long des siècles, et les rois de France les plus prestigieux, Saint Louis et Louis XIV étaient tous deux fils de princesses espagnoles.


Le recul du pouvoir musulman jusqu’au sud du Tage permit de constituer un nouveau chemin vers Saint-Jacques. C’était, enfin, le Camino Francés. Les pèlerins ne devaient plus traverser le Guipúzcoa et la Biscaye; la route des pèlerins passait maintenant par la Navarre, la Rioja et la Castille, sans à peine effleurer les dangereux territoires basques. Deux saints, l’un Français et l’autre Espagnol, Saint Lesmes et Saint Dominique de la Chaussée dédient leur existence à la construction de routes et de ponts pour les pèlerins. Lesmes est encore de nos jours le patron de Burgos.


Evêques de Compostelle, des hommes de Cluny comme Damase et Diego Gelmírez deviendront les grands publicistes du pèlerinage. Ils obtiendront pour Compostelle le titre de Siège Apostolique: l’humble Compostelle qui n’était qu’une annexe de l’évêché d’Iria Flavia deviendra au début du XIIe siècle le plus puissant archevêché d’Espagne, après celui de Tolède. Gelmírez savait utiliser ses relations: ancien secrétaire de Raymond de Bourgogne, enterré à Compostelle, il n’hésita pas à s’adresser au pape Calixte II, frère de Raymond et c’est à Cluny qu’il le rencontra…


Autour de Saint Jacques et du Pèlerinage naissait et se développait une propagande de plus en plus importante. Là aussi le rôle des français sera remarquable. La Grande Légende de Saint Jacques s’écrira aux bords de la Loire; de l’Historia Compostelana on connaît quatre des auteurs, dont deux étaient français, et, d’autre part, le Liber Sancti Jacobi, le Livre de Saint Jacques, sera intégralement écrit par des moines français. Un des chapitres de ce livre est le Guide du Pèlerin, écrit par Aimery Picaud, le plus ancien guide touristique.


Tout au long du Camino Francés des millions de francos viendront en Espagne, et nombre d’entre eux s’installeront dans la Péninsule et seront l’origine du repeuplement de villes comme Salamanque, que les guerres avaient détruites. Ce n’est pas par hasard que dans la province de Salamanque vous trouvez la Peña de Francia…


Les francos n’étaient pas tous français, on appelait franco tous les étrangers venus d’au-delà les Pyrénées. Certains de ces francos reçurent même un droit particulier et bénéficiaient de privilèges: c’est l’origine du Fuero de Jaca. À un moment donné la ville de Pampelune fut en grande partie repeuplée par des français qui s’installeront dans le quartier de Saint Saturnin —Saint Cernin— et eurent souvent du mal à s’entendre avec les habitants d’origine péninsulaire, qui vivaient dans le quartier de Navarrería. D’ailleurs, Philippe le Bel et plusieurs de ses successeurs seront rois de France et de Navarre.


Le Camino Francés sera aussi le chemin de l’art roman et de l’art gothique… En fait, à la Cathédrale de Compostelle vous pouvez visiter la plus ancienne de ses chapelles, la Capilla del Salvador, qui s’appelait anciennement Capilla del Rey de Francia ou Capilla de Francia. La participation des français au Pèlerinage de Saint Jacques va plus loin encore et continue de nos jours: les hispanistes français auront un rôle éminent dans l’étude du Chemin de Saint Jacques et en général dans les études hispaniques. Ce n’est pas par hasard que la plus prestigieuse institution culturelle de la France à l’étranger soit la Casa de Velázquez; et ce n’est pas non plus par hasard que des hispanistes français comme René de La Coste-Messelière aient voué toute leur existence aux études compostellanes. La Coste sera le fondateur du Centre d’Études, de Recherche et d’Histoire Compostellanes qui collabore activement avec la Société Française des Amis de Saint Jacques de Compostelle responsable de la récente restauration du retable de Juan de Alava à la Capilla del Salvador.


Les liens entre la France et l’Espagne sont très anciens, beaucoup plus que l’on ne pense, et très imbriqués. Que l’Espagne se soit constituée tout au long d’un Chemin Français, voilà bien de quoi se poser des questions!


Luis Español Bouché