Joan Maragall
LA IL·LUSTRACIÓ POÈTICA METROPOLITANA & CONTINENTAL
Plurilingual Anthology of Catalan Poetry
Français

 
Joan Maragall
(Barcelona, 1860 – 1911)


CHANT SPIRITUEL

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CHANT SPIRITUEL



Si le monde est déjà si beau, Seigneur, quand on le contemple
de cet œil où vous avez mis votre paix,
que nous donnerez-vous de plus, dans une autre vie?

Voilà pourquoi je suis si jaloux des yeux et du visage,
du corps que vous m’avez donnés, Seigneur,
et du cœur qui toujours y remue... j’ai si peur de la mort!

De quels autres yeux me ferez-vous voir
ce bleu de ciel sur les montagnes,
la mer immense, et le soleil qui enflamme tout?
Rendez-moi sensible la paix éternelle
et je ne voudrai d’autre ciel que le ciel bleu.
Celui qui ne veut fixer aucun moment
sinon l’instant qui lui apporte la mort,
je ne le comprends pas, Seigneur, moi qui voudrais
arrêter tous les moments du jour
pour les éterniser dans mon cœur.
Peut-être cette éternité est-elle déjà la mort?
Mais alors, que serait la vie?
L’ombre seulement du temps qui passe,
l’illusion du proche et du lointain,
le calcul du beaucoup et du peu et du trop,
mensonge pour finir, puisque toute chose est à jamais donnée?

Qu’importe! Ce monde tel qu’il est
si divers, spacieux et périssable,
cette terre et tout ce qui s’y crée
c’est ma patrie, Seigneur!
Puisse-t-elle être aussi ma patrie céleste.
Homme je suis, humaine est ma mesure
pour tout ce que je puis croire et espérer;
si ma foi et mon espérance s’arrêtent ici,
m’en ferez-vous ailleurs une faute?
Ailleurs, je vois le ciel et les étoiles,
et là aussi, je voudrais être,
mais si vous avez fait les choses si belles à mes yeux,
si vous avez fait mes yeux pour elles,
à quoi bon les fermer, cherchant un autre «Comment»
quand pour moi, ce monde est irremplaçable?

Je sais bien, Seigneur, que vous êtes,
mais qui sait où vous êtes?
Tout ce que je vois prend en moi votre visage...
Laissez-moi donc croire que vous êtes ici.
Et, quand viendra cette heure d’angoisse
où mes yeux d’homme se fermeront,
ouvrez-moi, Seigneur, d’autres plus grands,
que je contemple votre face immense
et que la mort me soit une plus grande naissance.

 

Translated by Albert Camus
Le Cheval de Troie (Paris), août-septembre 1947.

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