Ausiàs
March
(València, 1400
- 1459)
AINSI QUE LE TAUREAU...
JE
CONFIE À MON SORT TOUT MON SORT À VENIR...
LA
DOULEUR SANS ESPOIR, QUE NUL NE PEUT CONTER...
ť
AINSI QUE LE TAUREAU...
Ainsi que le taureau qui
fuit dans le désert
Lorsqu’il se voit vaincu
par un rival plus fort
Et ne se montre pas avant
d’avoir acquis
La force qu’il lui faut
pour vaincre le vainqueur,
Il me convient ainsi de
m’éloigner de vous,
Puisque votre regard ma
force a confondu:
Je no reviendrai pas sans
avoir abattu
Cette peur insensée
qui m’ôte le bonheur.
Translated
by Josep Palau i Fabre
ť
JE CONFIE À
MON SORT TOUT MON SORT À VENIR...
Je confie à mon
sort tout mon sort à venir,
Car je suis impuissant
pour toute décision.
Que Dieu n’absolve pas
mon bon sens déjà mort
Puisque je suis fautif
dès mon commencement.
Il est beaucoup trop tard
pour freiner mes instincts,
Ma bonne volonté
est par trop maladive,
Je vais, contre mon gré,
où je ne voudrais pas
Et je suis mécontent
de toutes mes actions.
Me voici maintenant comme
un paralytique
Qui n’est pas assez fort,
lorsqu’on le met debout,
Pour marcher comme il faut
ni marcher jusqu’au bout,
Mais tombe à chaque
instant et trébuche en arrière:
C’est ainsi que je fais
ce que je ne veux pas ;
La dictée de mes
sens étouffe ma raison ;
Si je veux l’écouter
mon plaisir disparaît
Et tout ce que je fais
je le fais sans envie.
Ainsi que le vaisseau laissé,
au gré du vent
Pendant que les marins
sont en discussion,
Poursuit, seul, son chemin
imperceptiblement
Et se penche, à
la fin, faute de direction,
Ainsi fais-je pour vivre,
et mon entendement
Dispute sans repos avec
mon propre corps:
Je n’ose pas, hélas,
préciser leur débat ;
Contre vent et marée
poursuis mon appétit.
Il est bien révolu
le temps où je vivais
Satisfait de l’amour, malgré
toutes mes peines.
Dans ce tout mélangé
d’âpreté et douceur
Je croyais être roi
: j’étais son serviteur.
Je savourais son mal sans
prendre son bienfait
Quoiqu’il n’y ait malheur
qui soit exempt de joie.
C’est plus que de mourir
ce que pour lui j’endure :
Il vit trop agité
celui qui vit sans frein.
Toi qui me fais subir ton
pouvoir, ô Amour
Dont la férocité
dépasse mon courage,
Exile-toi de moi. Je n’ai
aucun plaisir
Dans l’exécution
de tes commandements.
Montre au moins contre
moi l’orgueil qui te convient :
Abandonne un vassal qui
ne te dit pas « Maître ».
Quel élan imprévu,
plus haut que ma douleur,
Fait que je suis si fier
de mon propre bourreau ?
Cette façon d’agir
ne mène à rien de bon.
Je suis présentement
de tristesse envahi,
Qui me vient, Tristesse,
de mon mal à venir,
Et se dresse, déjà,
devant mes propres yeux.
Je pourrais l’endurer si,
dans son cśur veillant
Celle que j’aime veut,
pour moi, la supporter
Sans jamais repentir –
pour qu’il y ait mérite.
La mort ne viendrait pas
dépourvue de plaisir.
Lys entre les chardons :
immense est mon plaisir
Si je ne pense pas ce que
vous pourriez faire.
Tout acte est rapproché
de sa propre puissance
Lorsque la volonté
s’accouple à l’appétit.
Translated
by Josep Palau i Fabre
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LA DOULEUR SANS ESPOIR, QUE NUL NE PEUT CONTER...
La douleur sans espoir, que nul ne peut conter,
De celui qui est mort et ignore sa fin :
Il ignore si Dieu avec lui le prendra
Ou bien si dans l’Enfer il voudra le plonger.
Une douleur ainsi dévaste mon esprit,
Ne sachant pas l’endroit où Dieu vous
a placée.
Au ciel ou en Enfer ma sentence est dictée
:
L’endroit où vous irez est l’endroit qui
m’est dû.
Et toi, ô cher Esprit, toi qui as partagé
La vie avec ce Corps que moi j’ai tant aimé,
Regarde-moi un peu : ma passion est si folle
Que je perds devant toi l’envie de raisonner.
Ta demeure à jamais dira ou changera
Le sens de tous les mots que je veux t’adresser.
De tristesse ou de joie sera ma destinée
:
La volonté de Dieu en toi est enfermée.
Si je prie, c’est en vain que je joins les deux
mains :
Car tout est consommé pour elle – donc
pour moi.
Et si elle est aux Cieux, comment dire ma joie
?
Si elle est en Enfer ma prière est folie.
Dans ce cas, ô Seigneur, annule mon esprit
Et que mon être soit rejeté au néant
:
Mais que je n’en sois pas tellement attristé
Si elle s’est damnée à cause de
m’aimer.
Tout ce que je redis je l’ai dit mille fois.
Que je me taise ou crie je reste insatisfait.
Si je pense ou je vais mon temps est temps perdu.
De tout ce que je fais d’avance me repens.
Je ne crains pas le mal de mon bonheur passé,
Car je crains trop le mal inscrit dans l’avenir.
Mais tout mal est petit s’il n’est pas éternel,
Et moi j’ai peur d’avoir mérité
celui-ci.
Le mal quotidien est plus que redouté,
Mais il s’apaise un peu lorsqu’il devient commun.
Ô toi, ô ma Douleur, tiens-moi bien
éveillé,
Agis contre l’oubli et sois mon éperon.
Attache bien mon cśur, arrache tous mes sens
:
Rassasie-toi de moi, car je m’offre tout nu.
Accable-moi de maux, tant, qu’on en ait pitié.
Autant que tu le peux élargis ton pouvoir.
Et toi, ô cher Esprit, si rien ne t’en défend,
Romps avec cette loi commune à tous les
morts
Et reviens parmi nous, pour m’informer de toi
:
Tu sais que ton regard ne peut pas m’effrayer
!
Translated
by Josep Palau i Fabre
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