Segimon Serrallonga
LA IL·LUSTRACIÓ POÈTICA METROPOLITANA & CONTINENTAL
Plurilingual Anthology of Catalan Poetry
Français

 
Segimon Serrallonga
(Torelló, 1930 - Badalona, 2002)


COMME SI ELLE FLEURISSAIT
OBSCURITÉ DU LANGAGE
AUBE DE FER
CRIQUE DU TER

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COMME SI ELLE FLEURISSAIT

Deuxième version


Comme si elle fleurissait, la source point dans l’herbe
luisante et prend trois ou quatre chemins.
Ainsi naît l’homme, et il n’a pas de cesse.
Son pas est hésitant et la nature le craint.
Mais il est beau, son mal,
et belles toutes les choses amères qui font
son cours instable et fécond.
Lui-même harmonie obscure,
il jette l’esprit vers l’ombre;
de côté, en amont et devant et derrière,
il se sent croître comme un envahisseur,
il a un cśur de fleur tendre patiente.
La mort guette son pas, le mal aussi,
et à son point mûr
le travail encore lointain de la mort
et les choses mourantes parmi des beautés en crue
lui rendent plus pesant le travail de la vie.
Alors si le divin paraît, il est pris de frayeur
et, effrayé, il entrevoit l’incroyable commencement sans fin,
la mort dans la vie et la vie dans la mort.
 

Translated by Annie Bats
«Choix de poèmes», Reduccions, 73-74 (febrer 2001).

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OBSCURITÉ DU LANGAGE



Qu’il doit naître ténébreux
le mot qui vaut en moi quelque chose!

Si un jour des amours de feu vont
par des mondes plus purs que naguère,
aussitôt on se crée des dieux
qu’on ne peut faire voir aux autres.

À qui la faute vitale?
Aux ardents ou aux bienheureux,
ou à la nature qui trace
tant de chemins nomades?

À chaque arrêt du regard
fleurit le mal en beauté.
Il est si éclatant aux yeux.
Mer de sel ne peut se corrompre.

Rien ne vient jamais seul.
La jeunesse meurt aussi
ôtant la magie des dehors.

Combient de choses inconnues
naissent, brillent, s’éteignent.
 

Printemps 1961

 

Translated by Annie Bats
«Choix de poèmes», Reduccions, 73-74 (febrer 2001).

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AUBE DE FER



Núria, jonchée de sommeil
heureux face à cette douleur qui se fend
très lente
dans la substance massive, dans la joie d’être,
même morte, dureté de changement et dessein
de présence innocente,
me voici.

Je te signe, ma sśur de tête, tendresse qui pense,
et au piano, dans des minéraux concordants,
avec le bois et l’ivoire ordonnant les ombres
de l’esprit dans l’air qui est à nous.
Et comme la musique, tout
est à mesure que nous sommes.

Je ne sais rien d’autre que la force
humble, fervente, naturelle, la massive
pérennité de ces êtres
qui passent et nous touchent.
Mais le sommeil est bon
qui vainc les corps lassés et prépare l’esprit
à l’apparition universelle de l’aurore. Le pleur
pourrait encore nous redresser comme les jeunes éclats
des dieux de Sicile. Mais ne sens-tu pas
les montagnes verdoyer? Je suis au beau milieu
des plaines flamandes et j’entends
beugler les vaches cerdanes, jaillir
les fontaines réelles des Muixerons jusqu’à Gréixer,
comme la mer se soulève devant toute la Catalogne.
J’y suis plus réel qu’avec le corps qui me fait homme
sans hommes. Au bord du fleuve de mes parents
je revis tout entier, mais sans me perdre
d’un pouce: j’ai du fer et du granite et des rails,
fabriqués, ajustés et posés d’une main d’homme.
D’ici je me penche vers l’après-midi premier,
parmi les amis et le cristal, si réel, de la musique,
et vers les autres après-midi grandissants, et la mère
qui sert du pain à la tomate
pour un bonheur impromptu. Je suis là.
Et la vie est juste,
et elle ne doit pas revenir là où elle serait injustice
et joie créée.
Je suis dans la certitude des êtres.

Me fallait-il donc ton sommeil
et la lueur turbulente du vin sombre
pour enfler la vision
des choses que je vois et foule?
Ou bien est-ce le dégrisement qui me vient
dans sa vérité concevable, inamoureuse.

Il fallait l’amour au tournant heureux
de cette aube de fer.
La loi n’a pas de nom. Elle est.
Et nous la mesurons si elle nous mesure.
 
 

7-IX-61

 

Translated by Annie Bats
«Choix de poèmes», Reduccions, 73-74 (febrer 2001).

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CRIQUE DU TER



Quand à perte de vue
au-dessus de l’écluse
le soleil damassait
les fibres du courant

de cette vastitude
seul le cśur en avait
le nśud d’éternité.

Qui écoutait pour moi
qui pour moi apprenait
dans la classe gelée?

Si les yeux sur la crique
les forces de l’esprit
souffraient en unité

seulement près de l’eau
la vie était profonde
les nombres pleins de vie
les lettres radicales..

 

Translated by Annie Bats
«Choix de poèmes», Reduccions, 73-74 (febrer 2001).

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