Le nom du docteur Baró n'évoque plus rien pour nos contemporains. Cet espagnol fut cependant un médecin hors pair et un grand ami de la France, très lié à la colonie française de Madrid. Il mérite de ne pas tomber dans l'oubli, en particulier à Saint Jean de Luz, où lui et sa femme vécurent longtemps, jusqu'à leur mort.
J'ignorais moi-même à peu près tout de ce personnage, ne fusse quelques détails glanés dans la mémoire familiale. Baró, était le meilleur ami de mon arrière grand-père, Paul Bouché, et, logiquement, son souvenir était pour nous toujours vivant. Or, ayant profité de quelques jours de vacances à Saint Jean de Luz pour nettoyer notre grenier, j'y découvris plusieurs caisses, soigneusement emballées. Elles contenaient des papiers de famille de Baró, son étui médical, quelques photos, des articles de journal, de menus objets, des diplômes, quelques lettres... en fait, de nombreux détails de la vie du docteur. C'est à partir de ces papiers que maintenant nous pouvons retracer la vie de cet homme éminent et généreux.
Ces documents font ressortir le caractère francophile de Baró, ainsi que les difficultés qu'il subit, en tant que citoyen étranger, en dépit des inappréciables services qu'il avait rendus à la France.
Voilà qui fait du docteur Baró un exemple fort à propos pour illustrer les grands changements survenus ces dernières années en ce qui touche de près ou de loin la conception légale de la nationalité et le droit au travail des citoyens étrangers.
En effet, nous sommes, maintenant, habitués aux avantages des conventions passées entre l’État français et l’État espagnol en ce qui concerne la double nationalité, le service militaire, la sécurité sociale. Et la politique d'ouverture des frontières, plus ou moins réussie à Maestrich, permet aux ressortissants de la Communauté Européenne de travailler et de voir leurs diplômes officiels reconnus dans chacun des pays membres.
Il n'en fut pas toujours ainsi, et le cas du docteur Baró peut sans doute montrer les conséquences de l'inexistence desdits accords, traités et conventions.
Présentons d'abord notre personnage: Don Lorenzo Baró Cayol (o Baró y Callol) est né le 18 Août 1859 à Marseille, où son père, un illustre militaire, José Baró de Roig, avait pris sa retraite. De mère française, il passa en France la plus grande partie de sa jeunesse.
Il termine ses études de médecine à Barcelone, en 1885 et c'est à Paris qu'il se spécialise en ophtalmologie dans les classes des professeurs Panas et de Werker.
Revenu en Espagne, Baró se fait un nom dans sa spécialité. A l'Université de Barcelone c'est un livre de Baró qui est choisi comme manuel et le docteur devient l'ophtalmologue de la Real Casa, c'est à dire de la famille du tout jeune Alphonse XIII (1901).
Son dévouement envers les victimes de l'horrible attentat de l'anarchiste Morral, lors du mariage d'Alphonse XIII qui fait des dizaines de morts et blessés (31 mai 1906) lui vaut la Gran Cruz de Beneficiencia. On peut voir encore de nos jours le monument érigé à Madrid, en souvenir des victimes, à la calle Mayor, tout près de l'Hôtel de Ville.
N'oubliant jamais le pays qui l'a vu naître, la patrie de sa mère, ce patriote espagnol portera toujours un amour démesuré à la France. Dès 1902, Baró est nommé oculiste à l'Hôpital de Saint Louis des Français où il soigne gratuitement les ressortissants français, jusqu'en 1914. Mais c'est pendant la Grande Guerre que Baró va donner toute la mesure de sa générosité et de son amour pour la France.
La guerre éclate, et Baró n'hésite pas. Il sacrifie sa belle situation à Madrid et demande au Roi d'accepter sa démission. Nous connaissons le dialogue entre le très francophile Alphonse XIII et le docteur, car le docteur en fit, bien des plus tard, le récit aux journaux, à l'occasion d'un voyage d'Alphonse XIII en France.
—"Majesté, je suis fatigué; je désire prendre quelques semaines de repos à Saint Jean de Luz."
Le Roi lui prend alors les mains, et le regardant dans les yeux lui dit sur un ton où perce une tristesse infinie:
—"Docteur, c'est au coeur que vous souffrez".
Baró fait un signe affirmatif, et le Roi continue:
— "Et moi aussi je souffre du coeur (sic) et je ne puis vous suivre. Soignez les français avec toute votre science et tout votre dévouement, et aimez-les comme vous m'aimez. De loin je serai avec vous au chevet des blessés. Ecrivez-moi tous les jours". [Le Nouvelliste de Bordeaux nº15152]
Alphonse XIII profite de l'occasion pour charger Baró de mettre sur pied un bureau pour la recherche des disparus, prisonniers, internés ou blessés. Cette "Oficina Internacional de Refugiados" est une création toute personnelle du Roi, qui l'installe juste à côté de sa chambre, au Palais d'Orient.
Baró, se rend donc à St. Jean de Luz où il prête -gratuitement- à l'Hôpital Bénévole 86-bis ses soins aux soldats blessés dès le 6 septembre 1914 et jusqu'en 1916. Une très grave maladie l'oblige alors à abandonner ces fonctions. Le bureau de recherche des disparus de Baró, tenu avec l'aide inappréciable de sa femme, Dolores Rodríguez, et de ses belles-soeurs, permet de retrouver la trace de 172 personnes, dont plus d'une centaine peuvent rejoindre leur famille par l'entremise du bon docteur, du Roi et du docteur Ferratges, filleul de Baró, président de la Commission médicale espagnole qui inspecte les camps de prisonniers en Allemagne.
Aucun des soldats de l'Hôpital ne repart sans être chaudement habillé par l'Oeuvre de Mme Baró.
Arrive la fin de la guerre. Et Baró, qui a sacrifié sa place à la Cour pour venir en aide à la France, ne peut plus exercer la médecine dans notre pays en vertu du protectionnisme professionnel.
Pour se mettre en règle, le docteur n'hésite pas à partir à Paris, où, au bout de quelques mois, il subit toutes les épreuves qui doivent lui conférer le diplôme français. Le cas de Baró -fort connu dans sa spécialité- acceptant, à soixante ans, de s'inscrire, comme un jeune étudiant, attire l'attention des journaux. [El Imparcial. Madrid. 26-12-1919]
Son diplôme français en poche, Baró exerce donc sa profession en France, à Saint Jean de Luz, jusqu'en 1935. Il préside le Syndicat d'Initiative de cette ville, et se dévoue pour les moins nantis.
On aurait pu croire que le brave docteur avait bien mérité de la France, et qu'il avait gagné le droit à la tranquillité. Eh bien non! La Loi Armbruster, du 21 avril 1933, prévoit que les diplômes des Docteurs en Médecine et Chirurgiens Dentistes exerçant en France doivent être vérifiés et authentifiés dans un délai de trois mois.
Un jour le docteur Baró apprend qu'il n'a plus le droit d'exercer sa profession en France. On imagine sa surprise. On le met au courant de cette loi Armbruster, et il se rappelle qu'en effet, "un agent de ville nommé Michel" s'est présenté chez lui, en Mai 1933. A l'époque le docteur est cloué au lit par de sérieux troubles hépatiques. Le dénommé Michel lui demande son diplôme de médecin, sans en expliquer l'importance. Baró, terrassé par la maladie, se trouve dans l'impossibilité de se lever et l'agent parti, le docteur ne pense plus à cet incident.
Rien n'y fait, à soixante quatorze ans, après un demi-siècle de travail, Baró se voit interdire l'exercice de sa profession. Il a beau entreprendre mille démarches, l'Administration reste muette. Il conserve, et c'est heureux pour lui, sa riche clientèle de Saint Sébastien, qui se trouve à moins d'une heure de St. Jean de Luz. Mais en 1936 la guerre civile espagnole éclate, et Baró ne peut plus traverser la frontière, ses fonds se trouvent en Espagne, et comme on lui interdit de travailler en France, il doit s'endetter. Finalement, il meurt au mois d'avril 1937. Sa femme, ruinée, ayant perdu la raison, est recueillie par ma famille.
Le cas de cet excellent homme doit nous faire songer à tous les avantages que les binationaux, les couples mixtes, tirent de la situation légale actuelle. En 1994, Baró aurait pu jouir de la nationalité de sa mère et exercer sa profession sans problèmes dans le pays si cher à son coeur. Les accords communautaires se sont attirés, à tort ou à raison, de nombreux reproches. Le souvenir de Baró devrait nous rappeler, je pense, qu'une rigidité excessive des lois et des fonctionnaires peuvent donner lieu à des situations cruelles, ridicules et fondamentalement injustes.
La ville de Saint Jean de Luz n'a pas cru utile de dédier une rue au souvenir de Baró. En revanche sa tombe, une concession soi-disant perpétuelle qui n'aura duré que soixante ans, à été récupérée par la mairie. Les restes du docteur reposent maintenant, avec bien d'autres, dans l'ossuaire franco-espagnol au coin du cimetière d'Aïcé-Errota.
Luis Español Bouché