Genèse de la fiscalité royale et institutions urbaines
et Provence
(fin XIIIe - début XIVe
siècle)
Michel Hébert, professeur
Université du Québec à Montréal
Congreso Fiscalidad y sociedad
en el Mediterráneo bajomedieval
(Málaga, 17-20 de mayo de 2006)
RÉSUMÉ
L’objectif de la
présente communication sera de mettre en lumière la relation qui peut exister
entre, d’une part, la naissance et le développement d’une fiscalité royale et
étatique de plus en plus lourde aux dernières décennies du XIIIe
siècle et dans la première moitié du XIVe et, d’autre part,
l’affirmation et l’institutionnalisation de nouvelles formes de gouvernements
urbains dans le comté de Provence. Peu étudiées depuis les travaux pionniers de
Raoul Busquet au début du XXe siècle, les institutions urbaines
provençales de cette période, « refondées » après la disparition des
grands consulats de la période précédente, sont généralement décrites comme
passant par trois grandes phases structurantes : apparition de procureurs
à mandats limités (syndics ad hoc), apparition de conseils et enfin
institutionnalisation de syndics permanents. Globalement juste, cette
présentation, fondée surtout sur la norme juridique, ne rend cependant pas
justice à la richesse et à la complexité du processus et, du point de vue de la
thématique du présent colloque, ne contribue guère à mettre en lumière les
liens de cause à effet entre la nouvelle fiscalité royale et le développement
de ce schéma institutionnel. Dans cette communication, nous procéderons en deux
étapes et par un double questionnement :
1. Quels sont les défis que pose le développement de la fiscalité
royale aux gouvernements urbains en formation? Ces défis suscitent une
réflexion approfondie sur les formes du prélèvement fiscal : mesure du
nombre de la population (par la notion de feu, qui est une unité de mesure
des capacités contributives globales des individus dans une communauté en vue
de la répartition équitable d’un fouage ou queste); définition et mesure de la richesse (par les
premiers allivrements et les premières opérations de mise en écriture des
capacités contributives individuelles associées à la richesse, avec ou sans
critère interne de différenciation) et, surtout, définition du corps même de la
communauté urbaine, comme fondement de l’imposition. L’objectif global, ici,
consiste à instituer une entité le plus homogène possible à laquelle
participeraient idéalement tous les habitants de la ville. Dans les faits, cet
objectif n’est jamais atteint, à la fois pour des raisons historiques et
idéologiques (maintien relatif de l’exemption des nobles, des Juifs et des
clercs), morales (exemptions des pauvres et mendiants) ou techniques (problèmes
de double imposition des biens possédés dans les villes par des étrangers ou à l’extérieur
de la ville par des citoyens). Tout ceci suscite une réflexion sur les marges
et les limites de l’appartenance à la communauté urbaine (ces questions des
pauvres, des nobles, des clercs, des Juifs et des étrangers se posent partout
et reçoivent partout des réponses assez semblables, adaptées aux principes
nouveaux de l’équité fiscale). L’ensemble de cette réflexion, alimentée par les
juristes (par exemple, en Provence dans la première moitié du XIVe siècle,
Oldrade da Ponte à Avignon ou Pierre Antiboul à Draguignan) et nourrie de
références au droit romain (jus comune), fixe pour les siècles à venir
le rôle central de la communauté (universitas) urbaine (ou villageoise, mutatis
mutandis) dans la quasi-totalité des opérations fiscales.
2. Quelles sont les conséquences de ces problèmes et des solutions
qu’on y apporte sur le processus d’institutionnalisation urbaine ? On en
retrouve les effets sur la cristallisation des conseils et des normes de leur
recrutement et de leur fonctionnement (plusieurs conseils urbains sont
formellement institués durant la dernière décennie du XIIIe siècle,
qui correspond au moment critique de l’instauration des subsides royaux
gracieux qui doivent être consentis par les populations touchées); sur la
multiplication de fonctions nouvelles, relatives à l’estimation des biens (sous
des noms variés, estimateurs, arbitres ou cominaux se posent en experts de
l’évaluation des propriétés à la fois à des fins fiscales et à des fins de
règlement des litiges privés), à la collecte des impôts ou à la vérification
des procédures comptables; sur la pratique des écritures spécialisées (comptes,
délibérations) et la première émergence de petites « chancelleries »
urbaines (y compris une première sensibilisation à l’importance de la conservation
des archives); enfin, sur la première représentation d’un espace fiscal
homogène et nettement territorialisé. Sur ce dernier point, il est intéressant
de noter que l’ancienne structure administrative du découpage territorial
léguée par les comtes catalans (vigueries et baillies), loin de disparaître,
s’insère dans la structure du prélèvement fiscal, offre aux villes chefs-lieux
l’occasion de s’affirmer comme de petites capitales régionales et s’en trouve
renforcée au point qu’elle demeurera quasi-identique jusqu’au XVIIIe
siècle.
On constatera que si,
à l’orée de la période étudiée, les villes se trouvent régies par des
gouvernements officieux, peu structurés (cependant mal connus, il faut
l’admettre), au milieu du XIVe siècle, en revanche, elles entretiennent
de véritables administrations, possédant une gamme étendue de pouvoirs, gérées
par des individus possédant de réelles compétences techniques et fondées sur
une culture politique alimentée aux sources du droit et de la morale. Il
conviendra cependant d’éviter de tout expliquer par l’impôt. En effet, si
l’incidence de la pression fiscale est aisée à percevoir, elle est plus
difficile à mesurer. Et d’autres facteurs (notamment le bornage des
territoires, la gestion des communaux, des droits de pâturage ou des
équipements collectifs) doivent être pris en compte, dont il convient de ne pas
sous-estimer l’importance.
Les sources utilisées
proviennent d’un corpus de textes concernant principalement les villes de
Tarascon, Digne, Saint-Rémy et Brignoles, sans exclure le recours à des sources
provenant des autres villes ou de la Chambre des comptes de Provence (fondée
elle aussi durant la dernière décennie du XIIIe siècle).