La fiscalité islamique en Sicile et ses prolongements (IXéme
-XIIIéme siècle)
Annliese Nef
Université de Paris IV Sorbonne
Congreso Fiscalidad
y sociedad en el Mediterráneo bajomedieval
(Málaga, 17-20 de mayo de 2006)
Si les études sur la fiscalité normande bénéficient d’une histoire déjà longue (de M. Amari et C.-A. Garufi à H. Takayama), les recherches portant plus précisément sur la période islamique sont plus récentes (F. Dachraoui, et surtout, dernièrement, J. Johns, qui tend à faire le lien entre les deux périodes).
Toutefois, si l’histoire de la
Sicile a, de ce point de vue, bénéficié des progrès concernant l’ensemble du
monde islamique (et en particulier l’Egypte fatimide à laquelle la Sicile fut
rattachée), les indices pour l’espace insulaire des IXe-XIe siècles sont peu
nombreux (le Kitâb al-amwâl
d’al-Dawûdî, la Géographie d’Ibn
al-Hawqal et les documents judéo-arabes de la Gheniza sont les seules sources
contemporaines de cette période disponibles, tandis que Ibn al-Athîr et al-Nuwayrî,
dans leurs chroniques respectives, utilisent, à des périodes plus tardives, des
documents antérieurs, fournissant ainsi des informations uniques).
On commencera donc par rappeler ce
que l’on sait de la fiscalité sicilienne sous la domination musulmane en
insistant sur les relations avec la période byzantine souvent ignorées.
L’essentiel de l’exposé portera, néanmoins, sur la période normande, non
seulement parce qu’elle est mieux documentée (en particulier grâce à la
production de la chancellerie royale qui regroupe tant des dafâtîr al-hudûd ou délimitation de terres, que des jarâ’id ou listes de vilains soumis à
des prélèvements fiscaux, que des chartes concédant des exemptions de droits
commerciaux, mais aussi grâce à la Rihla
d’Ibn Jubayr), mais également parce qu’elle prolonge, ou modifie le plus
souvent, des pratiques remontant à la période antérieure. Elle met en lumière
les caractéristiques du dîwân al-ma‘mûr,
cœur de l’administration fiscale sous les Hauteville, et celle du dîwân al-tahqîq al-ma‘mûr, organe de
vérification des mesures prises par le premier, dont l’existence est attestée à
partir de 1149. On poursuivra l’analyse jusqu’au règne de Frédéric II et aux
aléas de la gizia prélevée sur les
communautés musulmanes à Lucera, après leur déportation en Pouille, l’empereur
étant, en outre, l’introducteur de la notion de servitus camere regie appliquée à ses sujets musulmans et juifs.
Les indices disponibles laissent
entrevoir une administration fiscale complexe qui lève à la fois des taxes
foncières, une capitation personnelle (la gizia)
dont le principe est communautaire et des taxes douanières. Une évolution est
néanmoins perceptible d’une organisation aux principes rudimentaires et
inspirées de pratiques byzantines aux abus de la fin de la période islamique —servant
probablement à financer la guerre contre les Normands au milieu du XIe siècle,
dans un contexte comparable à celui des reinos
de taifas en al-Andalus —jusqu’à la réorganisation générale promue par les
Normands au milieu du XIIe siècle, qui s’inspirent de de mesures prises dans
l’Egypte fatimide contemporaine, et au coup de grâce donné par Frédéric II à un
système déjà considérablement mis à mal par les révoltes musulmanes qui avaient
secoué le Corléonais lors de sa minorité.
L’analyse de ce système de taxation,
mieux connu aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été, permet donc de mettre en
évidence des évolutions sensibles dans le temps contrairement à ce que l’on a
longtemps cru. Les spécialistes oublient, toutefois, en général de le mettre en
perspective en prenant en compte la nature de l’organisation sociale et
économique de l’île qui n’est ni féodale ni seigneuriale, à l’inverse de ce qui
encore trop souvent affirmé, comme le montre la nature des concessions
foncières mises en place par le pouvoir monarchique et la gestion autonome
interne des prélèvements fiscaux au niveau des communautés paysannes. C’est là
que se situent les continuités les plus frappantes entre l’époque musulmane et
les périodes postérieures. Une telle constatation n’est possible qu’en prenant
en compte l’ensemble de la documentation, en arabe, en latin et en grec sans
favoriser l’une au détriment des autres, ce qui est rarement fait.